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dimanche, 11 septembre 2005
La notion de superpuissance est-elle encore d’actualité ?
Par Jean-André Tsimaratos
Président de la Commission Génération Europe, Vice-président de SOCRATES Europe
Les images de désolation que diffusent les télévisions américaines suite au passage de l’ouragan Katrina dans le Sud des Etats-Unis, les critiques qui s’élèvent de partout dans ce pays pour dénoncer la lenteur des secours, l’imprévoyance des autorités gouvernementales, le manque de moyens et surtout le manque de systèmes de coordination dans un pays réputé pour l’excellence de sa philosophie de gestion, remettent en cause la notion de superpuissance qui détermine le comportement géopolitique de ceux qui nous gouvernent.
Cette remise en cause, doit nous inciter à écouter avec plus de circonspection ces grands gourous qui se répandent devant nos petits écrans pour nous expliquer tout, à travers cette notion périmée, en pérorant comme si nous étions des débiles qui ne comprenons rien à la realpolitik !
Finalement, la nature se charge à nous ramener à la réalité des limites du pouvoir humain et nous invite à plus d’humilité.
Après la deuxième guerre mondiale, la notion de superpuissance avait sa raison d’être car elle était représentée par deux Etats qui étaient à la tête de deux blocs d’Etats réunis chacun dans un pacte militaire (pacte de Varsovie et OTAN). Ces deux blocs se neutralisaient dans le cadre de la doctrine de l’équilibre de la terreur ce qui permettait à une multitude de petits Etats de naviguer entre les deux sans crainte de subir les foudres de l’une ou l’autre des deux superpuissances.
Mais dès les années soixante, sont apparus à la fois les limites mais aussi la fragilité des Etats superpuissants, le Vietnam et l’Afghanistan étant les illustrations les plus significatives. L’implosion du bloc soviétique, l’absence d’une Europe politique vers laquelle auraient pu se tourner les Etats nouvellement affranchis ont naturellement conduit le monde à accorder le statut de superpuissance aux Etats-Unis, pour la simple raison que la nature a horreur du vide.
Dans un premier temps, sous l’administration démocrate, les Etats-Unis ont rechigné à jouer ce rôle sur le plan politique et militaire et se sont contentés de renforcer leurs positions commerciales et économiques, considérant que cela leur suffirait pour affirmer leur puissance. Ce sont les Européens qui ont mis le pied des Américains dans l’étrier militaire en les poussant à intervenir dans les conflits du Liban, de la Somalie et des Balkans. Mais avec quelles réticences et aux prix de quelles pressions !
L’arrivée au pouvoir des néoconservateurs, avec l’élection à la présidence des Etats-Unis de George W. Bush, a complètement transformé la politique des Etats-Unis. En effet, les néoconservateurs considère que les Etats-Unis sont la seule superpuissance et qu’ils doivent imposer l’ordre universel tel que conçu par eux, au besoin par la force et en tout état de cause en ignorant purement et simplement les Nations-Unies, qui n’ont, à leurs yeux, qu’un rôle humanitaire à jouer et rien d’autre. La destruction des « Twin towers » de New York a fourni l’occasion aux néoconservateurs de mettre en application leurs théories avec les opérations notamment d’Afghanistan et d’Irak.
Sans les catastrophes provoquées par l’ouragan Katrina, les américains auraient mis quelques années encore avant de se rendre compte de l’échec des deux opérations susmentionnées, tant sur le plan militaire que sur le plan politique, notamment en Irak.
Dans un article de Paul Krugman, éditorialiste au New York Times, paru le 2 septembre 2005 sous le titre « A can’t do governement » il mentionne un rapport de l’Agence Fédérale de la gestion des urgences (FEMA) rédigé avant le 9/11/2001 qui fait état des trois catastrophes les plus vraisemblables qui menacent les Etats-Unis à savoir : Une attaque terroriste sur New York, un tremblement majeur à San Francisco et les effets d’un ouragan sur la Nouvelle Orléans. Le quotidien « The Houston Chronicle », dans un article paru en décembre 2001, décrit le « scénario de l’ouragan de la Nouvelle Orléans » comme pouvant se révéler le plus meurtrier de tous. La description faite par le journal ressemble en tous points à la réalité d’aujourd’hui.
Paul Krugman, comme tous les autres analystes rendent responsable de l’imprévoyance des autorités, de la lenteur des secours du manque de moyens en ressources humaines, matériels et finances, l’engagement des Etats-Unis en Irak. Si l’enquête diligentée par les parlementaires américains aboutissait à la même conclusion la guerre en Irak aura provoqué, à ce jour, près deux mille morts militaires et plus de dix mille morts civils au Etats-Unis même ! Mais laissons de côté ces aspects qui peuvent paraître polémiques et concentrons nous sur la question qui nous préoccupe à savoir : la notion de superpuissance est-elle encore d’actualité et si oui les Etats-Unis sont-elles encore une superpuissance ? Avant de répondre à ces questions il faut analyser ce qui s’est passé dans les Etats du Sud des Etats-Unis.
D’abord ce qui surprend dans les avatars des secours, ce ne sont pas les problèmes en eux-mêmes, mais le fait que les Etats-Unis disposant de tous les systèmes de « crash management » imaginables, qui auraient dus leur permettre de prévoir, disposer et coordonner tous les moyens nécessaires pour réagir rapidement aux effets de la catastrophe, se sont trouvés démunis dans un premier temps. Lorsqu’enfin les autorités fédérales ont pris conscience de l’étendue de la catastrophe, ils ont très rapidement mis les moyens, ce qui veut dire qu’ils en disposaient déjà et que leur mobilisation tardive était due à une très mauvaise gestion de la crise.
Ensuite ce qui frappe dans l’utilisation de ces moyens, nombreux en hommes et en matériels, c’est l’absence de tout plan cohérent et coordonné et son caractère plutôt sécuritaire qu’humanitaire. Comme si le syndrome de l’opération (humanitaire) en Irak, c’était transposée sur le sol américain.
Il ne fait pas l’ombre d’un doute que les Etats-Unis disposent de cette intelligence dans tous les domaines, mais qu’actuellement celle-ci fait cruellement défaut au plus haut niveau de l’Etat. Or, pour assumer un rôle de superpuissance, l’Etat concerné doit faire la preuve de sa capacité de faire adhérer les autres Etats à un projet politique par la force de ses convictions bien plus que par la force. De ce point de vue les Etats-Unis ne sont plus une superpuissance.
Faut-il se réjouir de ce constat ? Certainement pas. L’échec des initiatives politiques du Président des Etats-Unis en Afghanistan et en Irak auquel s’ajoutent les échecs en matière de politique intérieure ont des conséquences dramatiques pour ceux qui les subissent mais aussi pour tout l’environnement mondial.
En effet, les actes terroristes se sont multipliés et mondialisés, alors qu’auparavant ce type d’actes était circonscrit localement, et la plupart des mouvements nationaux qui en étaient responsables s’en écartaient progressivement face au rejet de leurs opinions publiques. Par ailleurs, l’emballement du prix du pétrole et ses conséquences sur l’économie mondiale ne sont pas étrangers aux suites des aventures guerrières des Etats-Unis. Que dire de l’image que donne cette grande démocratie, de son attachement aux valeurs des Droits de l’Homme et de la prééminence du droit en général, au regard du traitement que son administration militaire fait subir aux prisonniers de Guantanamo et d’Abou Ghraib à Baghdâd.
Enfin, comment ne pas déplorer les conséquences des effets psychologiques que ne manqueront pas d’avoir sur l’opinion publique mondiale, la suggestion que le système le plus efficace en économie a laissé au bord de la route, les plus défavorisés de sa communauté nationale.
Quel gâchis, simplement parce que l’incompétence a été érigée en système par un Président dont sa propre compétence reste encore à prouver. Il y a lieu, en effet, à faire observer que toutes les institutions constituées, telles que les Agences d’observation des risques naturels avaient tiré la sonnette d’alarme sur les risques encourus par ces régions et sur les mesures et travaux qui auraient dû être entrepris pour limiter ces risques ou le corps des gardes-côtes, dont l’abnégation et l’expérience ont permis de limiter les dégâts.
Nul doute que l’esprit d’entreprise des américains, l’efficacité de leur système économique et leur patriotisme, leur permettra de sortir rapidement de cette crise, mais la démonstration est faite de l’inefficience du système de gouvernance mondiale reposant sur une seule superpuissance.
Tous ceux qui ont cru pouvoir participer à la gouvernance mondiale, en sa ralliant sans conditions au char des Etats-Unis devraient méditer sur ce qui vient de se passer. Ils devraient, notamment, s’inspirer de l’attitude de la Chine qui s’affirme comme une véritable superpuissance. Au lieu de rechercher une protection militaire et économique, hypothétiques, des Etats-Unis, ils feraient mieux d’œuvrer pour une plus grande coordination et solidarité au sein de l’environnement géographique dans lequel ils se trouvent. Alors, cet environnement géographique pourra traiter d’égal à égal avec les Etats-Unis et la Chine.
Tout le monde aura compris que je pense à l’Europe et que de ce fait la politique européenne de la France sera déterminante pour encourager tous ses partenaires, sans exception, à un plus grand élan européen à leur bénéfice et à celui de notre continent.
19:10 Publié dans Veille Stratégique | Lien permanent | Envoyer cette note




