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mercredi, 01 juin 2005
Les Français ont-ils encore envie d’entreprendre ?
Réflexions de Jean-Andre Tsimaratos
Nous sommes le 21 mai 2005 et me voici, depuis deux heures, à 10000 mètres d’altitude en train de voler vers Shanghai dans un Airbus d’Air China. Non pas pour acheter des t-shirts ou des jeans, mais pour vendre aux Chinois de la haute technologie européenne « made in France ». Avec moi, il y a une trentaine de Français qui poursuivent le même objectif.
Autour de moi, il y a une centaine de Chinois, jeunes pour la plupart, qui ressemblent plus à des Américains, par leur accoutrement et leur comportement, qu’à des jeunes ou moins jeunes issus des démocraties populaires…
Cet après-midi, avant de prendre le taxi pour Roissy, je suivais une émission de LCI, dans laquelle officiaient des journalistes, des politologues, des sondeurs d’opinions que je vois et écoute depuis 20 ans, chaque fois qu’une élection approche, le soir de l’élection et les quelques semaines qui suivent l’élection. Depuis 20 ans, pas un nouveau visage !
Et que dire du monde politique. Les mêmes visages qui, depuis 20 ans, nous prédisent des catastrophes avant les élections si les Français ne votent pas pour eux, encore des catastrophes s’ils ne sont pas élus, toujours des catastrophes quand les nouvelles échéances sont là ! Certains d’entre eux parviennent, parfois, à décrocher une infinitésimale parcelle de pouvoir, font le contraire de ce qu’ils avaient promis, se retournent contre ceux qui leur ont permis de posséder cette parcelle de pouvoir et recommencent à prédire les catastrophes.
Et que dire des électeurs et des électrices. Ils ne cessent d’envoyer des messages, allant voter de moins en moins et votant, à chaque élection, le contraire de ce qu’ils ont voté la fois précédente. Ainsi, ils ont donné une forte majorité à l’UMP lors des élections législatives, pour donner deux ans plus tard une encore plus forte majorité à l’opposition aux régionales ! Résultat : les performances de l’économie française s’en ressentent ; et qui paie la note ? Mais évidemment les Français !
Mais revenons-en à notre aréopage de LCI. Que disaient-ils ces éminents commentateurs de la politique française, nourris dans le secteur le plus ultra libéral qui soit, celui des médias, mû par la seule considération qui vaille, l’audimètre. Ils disaient que les Français ne veulent pas entendre parler de libéralisme, qu’ils sont attachés à leurs acquis sociaux, qu’ils ne veulent pas de réformes et qu’ils veulent que rien ne bouge. Ils poursuivirent, dans leur docte analyse, en reprochant aux défenseurs du Traité Constitutionnel Européen de ne pas avoir su se débarrasser de l’image libérale qu’ils représentaient et d’avoir transformé le débat sur la Constitution en un débat sur le libéralisme. Ils conclurent que les politiques n’avaient pas su concilier le libéralisme avec le social et qu’ils étaient responsables de la désaffection des Français à l’égard du libéralisme.
Quel culot ! Voilà des gens qui occupent la scène des médias à longueur de journée, dont le rôle est d’informer l’opinion publique en l’éclairant sur les enjeux, les risques et les avantages de telle ou telle politique et qui s’affranchissent de toute responsabilité dans l’ignorance dans laquelle se trouvent les Français.
Laissons de côté notre aréopage et analysons leur conclusion. Donc, les Français sont terriblement attachés à leur modèle social et rejettent toute idée de transformation de ce modèle, c’est la raison pour laquelle ils indiquent dans les sondages qu’ils voteront en majorité non. Mais quelle majorité ? Celle de 50% ou de 54%, chiffre le plus élevé jamais atteint par le non.
Est-ce que cette majorité étriquée des sondages est consciente que parmi les acquis qu’elle défend il y a les 10% de chômeurs, dont la majorité est de longue durée et frappe les plus jeunes, il y a une croissance d’à peine 1%, il y a des médecins hospitaliers qui gagnent à peine 3500 €, il y a le manque d’infirmières, il y a les grèves à répétition dans les transports publics, les aéroports, les ports, les éboueurs et maintenant les avocats et autres professions libérales ?
Est-ce que cette majorité étriquée des sondages est consciente que les gros calibres politiques qui militent en faveur du non, je ne pense pas à Besancenot, Laguiller, ou Bové ni même à Mélenchon, le Pen ou de Villiers qui n’ont jamais gouverné et qui ne gouverneront jamais. Non, je pense à Emmanuelli et surtout à Fabius qui, en succédant à Pierre Mauroy au poste de Premier Ministre, a défait en moins de 12 mois toute l’œuvre sociale bâtie par son prédécesseur. L’homme des privatisations pendant le gouvernement de la majorité plurielle de Jospin. Est-ce que cette majorité des sondages est consciente que cet homme-là la manipule uniquement pour servir son dessein, fondé sur une ambition personnelle, qui aurait pu être légitime si elle respectait les limites que la décence impose.
A cette majorité étriquée des sondages je voudrais dire que, oui, l’Europe, celle qui avait échappé au joug de l’Union Soviétique, a, dès le lendemain de la seconde guerre mondiale, adopté l’économie de marché. Qu’il était naturel que ce modèle économique fut adopté par les Etats européens qui commencèrent à s’unir et, qu’avec la chute du communisme et de l’économie collectiviste, il conforta sa position. Ceci n’empêcha pas chaque Etat membre d’adopter le modèle social que ses citoyens considéraient comme le plus adapté à leurs besoins et à leur mode de vie.
Seule une économie de marché incitant les acteurs qui la constituent à entreprendre, à innover, à créer des richesses, peut permettre le développement de modèles sociaux efficaces et performants. En revanche les économies dirigées par des considérations sociales comme par des considérations du profit uniquement sont condamnées à générer des modèles sociaux incapables de répondre aux aspirations des peuples.
La Constitution se réfère à l’économie de marché qui assure le plein emploi et qui tient compte des aspirations sociales des peuples. Elle rendra difficile les extrêmes, sans toutefois les empêcher si les citoyens d’un Etat membre décidaient par la voie du suffrage universel de porter au pouvoir un parti préconisant une autre politique.
La Chine, où je viens d’atterrir, est gouvernée par un régime communiste. Il est saisissant de découvrir Shanghai qui est une mégalopole n’ayant rien à envier à Hong-Kong, New York, Paris, Londres ou Berlin. Certes, Shanghai n’est pas toute la Chine, mais elle est ce que la Chine sera dans vingt ans. Partant, il y a vingt ans, du niveau de revenus les plus bas pour tous, à l’exception des dirigeants du parti, ils ont créé, en vingt ans, une classe moyenne de 50 millions d’habitants qui vit de loin mieux que la classe moyenne française et j’en oublie les riches. Le reste de la population ne vit pas mieux que lorsque l’économie sociale collectiviste était appliquée, mais elle a l’espoir de pouvoir accéder à un niveau supérieur, espoir qui n’existait pas il y a vingt ans, n’en déplaise à Madame Laguiller et Monsieur Besancenot.
Que ce pays ait choisi un modèle d’économie de marché pour progresser devrait inciter à la réflexion tous ceux qui, en Europe et en France en particulier, s’insurgent contre la soi-disant économie de marché.
Je m’arrête ici pour tenter de dormir un peu et reprendrai plus tard.
30 Mai 2005, neuvième jour de mon périple chinois. Je me suis réveillé ce matin à Pékin vers 7 heures pour me préparer à partir pour l’aéroport et m’embarquer dans l’avion de Paris. En allumant mon téléphone, un message m’attendait pour m’informer que le NON l’avait emporté avec 57%. Mais ce qui m’a paru plus instructif encore c’est le taux de participation qui a dépassé 70% des votants. Intéressant de noter que, malgré son rejet, la Constitution Européenne a réconcilié les Français avec la politique.
Ainsi, la majorité des Français, désabusés par la situation économique et sociale en France, par les promesses non tenues, par l’absence d’une gouvernance cohérente susceptible de remédier aux deux maux chroniques de la société française, le chômage et la faible croissance, a-t-elle décidée d’exprimer son mécontentement en rejetant la Constitution Européenne, qui aurait permis à l’Europe de fonctionner de manière plus rationnelle que sous les dispositions du Traité de Nice. Ont-ils été irrationnels ?
Pendant ces neuf jours passés en Chine, je faisais partie d’un groupe d’une trentaine d’entrepreneurs français, venant de toutes les régions de France. Ce qui m’a interpellé, c’était le nombre de ceux qui étaient contre la Constitution. Le plus étonnant est que leur NON n’était pas une adhésion aux thèses des politiques qui défendaient le NON, mais une réaction de rejet des arguments des partisans du OUI. Ils leurs reprochaient, notamment, de ne pas expliquer les raisons justifiant une nouveau Traité, de ne faire que réfuter les arguments du NON et surtout de les diaboliser, enfin de n’offrir aucune alternative à la Constitution qui leur était soumise pour approbation.
Ayant participé activement à la campagne pour le OUI, j’avoue que ces propos ne me paraissaient pas dénués de fondement. J’ai, moi-même, été tourmenté et mal à l’aise par la stratégie de communication de mon camp.
Bref, la Constitution a été rejetée. Des enseignements doivent être tirés, mais lesquels ? Faut-il conclure que la majorité des Français s’oppose à la politique économique et sociale du gouvernement ? Si la réponse est oui, encore faut-il savoir si le reproche qui lui est fait est de ne pas tenir le cap de ce que la majorité présidentielle a promis lors des élections législatives et de louvoyer en fonction des sondages et des échéances électorales. Si telles sont l’analyse et la conclusion retenues, un gouvernement issu de la majorité présidentielle est parfaitement légitime, à condition de définir un programme cohérent avec celui sur lequel cette majorité a été élue. Il conviendrait aussi que l’UDF soit invitée à participer au gouvernement, en respectant la règle de la solidarité majoritaire, tout en lui reconnaissant le droit d’avoir un candidat aux élections présidentielles de 2007. En cas de refus, l’UDF devrait être considérée comme un parti situé hors de la majorité et traité comme tel.
La tendance actuelle - alimentée par des médias à court d’idées, des partis en état de survie artificielle (PC), des groupuscules soi-disant révolutionnaires et des syndicats grisés par un succès inespéré dont ils surestiment leur part - selon laquelle les Français souhaitent une inversion des politiques économiques et sociales ne peut être prise en considération dans ce que les gouvernants appellent « la prise en compte du message du corps électoral ». Ce que les Français reprochent à ceux qui les gouvernent, depuis la première crise pétrolière des années 1970 jusqu’à aujourd’hui, c’est leur incapacité à résoudre deux problèmes clés, à savoir le chômage et la croissance continue. Un troisième problème, l’inflation, a pu être maîtrisé à partir de 1990, grâce notamment à l’Europe, mais l’introduction de l’Euro a eu quelques effets pervers sur les prix et les gens ont le sentiment que la vie a considérablement renchéri à cause de la monnaie unique.
La solution de ces deux problèmes majeurs ne relève pas d’une politique économique sociale. La preuve en est que tous les gouvernements socialistes, depuis 1981, ont échoué sur ces deux points et plus particulièrement sur celui du chômage. Aucun plan basé sur le traitement social du chômage n’a donné de résultats ni en France, ni ailleurs. En revanche, force est de constater que les Etats ayant pratiqué des plans économiques libéraux du chômage ont réussi le plein emploi, c’est-à-dire un chômage de moins de 5% et un temps de chômage n’excédant pas 6 mois.
Eu égard aux expériences tant françaises qu’étrangères, le gouvernement qui succédera à celui de Jean-Pierre Raffarin, ne devrait pas s’enfermer dans une logique doctrinaire visant à satisfaire de manière sémantique l’opinion publique, mais devrait oser prendre les mesures économiques qui s’imposent et s’y tenir, quelles que soient les réactions de la rue. Un gouvernement, sûr de ce qu’il entreprend et des résultats qui en découleront, ne peut convaincre l’opinion publique du bien fondé de sa politique que s’il tient bon face aux difficultés que peuvent lui créer des mouvements d’opinion.
A terme, si le chômage recule de manière sensible, les électeurs le reconnaîtront aux urnes. Alors, le résultat du referendum aura été salutaire, la confiance étant restaurée et le prestige de la France, sur le plan international, retrouvé. Au cas où ces conditions seraient réunies, la France pourrait être écoutée en cas de renégociation du Traité instituant une Constitution Européenne.
Aussi, la seule inconnue dans cette équation que représente la solution des deux problèmes clé est la volonté d’entreprendre des Français. Aucun gouvernement ne pourra résoudre ces problèmes si cette volonté ne se manifeste pas avec force et conviction.
13:48 Publié dans Actualités | Lien permanent | Envoyer cette note




